lundi 30 juin 2008

Ouralsk

A cause du temps perdu a Moscou, je prefere oublier Kazan et aller
directement vers le Kazakhstan, il me faudra environ deux jours. Je m'arrete
pour la nuit pres de la route, coince entre une haie d'arbres et un champ,
c'est enfin l'occasion d'etrenner ma tente, ce sera mieux ici que dans le
froid polonais. Le lendemain, la pluie me tombe dessus en fin de matinee et
je suis oblige de m'arreter dans un cafe pour me rechauffer devant des oeufs
et une puree de pommes de terre. Debarquent alors sept hongrois, cinq dans
un minibus et deux dans une moto avec side-car, qui, apres avoir tourne
quelques minutes autour de ma moto pour prendre quelques photos, viennent
s'attabler avec moi. Ils sont en route pour soutenir la Hongrie aux JO (ce
qui explique le minibus peint aux couleurs du drapeau hongrois), mais ils ne
sont pas au bout de leurs peines question visas: ils n'ont pas eu mieux
qu'un visa de transit desept jours pour la Russie, et vont donc aller au
Kazakhstan, y faire de nouveaux visas, retourner en Russie, entrer en
Mongolie et y faire le siege de l'ambassade chinoise. Ils n'arriveront
jamais a faire entrer leurs vehicules mais gardent l'espoir d'obtenir des
visas pour eux-memes. De ce que je verrai par la suite sur l'ouverture des
autorites chinoises en ce moment, j'ai peur que les JO, ils les voient a la
tele a Oulan-Bator.
Ils me filment en train de repondre a leurs questions sur mon trajet, puis
un des motards m'offre un pantalon de pluie que je voulais lui acheter, et
je reprends la route, un peu rechauffe mais beaucoup mieux protege. Environ
100 km avant Samara, mon compteur (distance et vitesse) me lache, c'est un
peu genant parce que c'est ca qui me sert aussi de jauge a essence. Tant
pis, je ferai avec les panneaux routiers. Pas longtemps apres, en sortant de
la route pour aller dans une station, je ne remarque pas le bitume abime et
les graviers qui couvrent l'entree. Je vais trop vite, la moto est alourdie
par les pneus que je transporte sur mon porte bagage depuis
Moscou: derapage, je chute assez lourdement. Pas trop heureusement, je m'en
sors avec une blessure au genou pas trop profonde et le blouson un peu rape
par endroits. Quant a la moto, c'est l'autre cote qui a pris cette fois,
mais c'est un peu plus violent, la manette de frein avant est cassee et le
couvercle du coffre a presque ete arrache, il est fracture sur la moitie de
la longueur et quelques morceaux manquent. Apres evaluation des degats, je
decide que la moto est en etat de rouler, je peux toujours freiner avec deux
doigts et le coffre tient, rafistole tant bien que mal avec une sangle.

Aux abords de Samara, je demande mon chemin a des routiers qui se mettent a
trois pour me repondre, denichent un vieil atlas russe (1997-1998) dans le
camion de l'un deux, et me montrent le chemin a suivre pour contourner la
ville. Une fois que je leur ai raconte l'itineraire que j'ai prevu, ils
insistent pour m'offrir l'atlas, me disant en rigolant que eux, leur chemin
ils le connaissent. Le cadeau s'averera extremement utile, car il couvre en
detail tout l'ex-URSS, avec notamment les stations-service, ce que mes
cartes routieres n'ont pas. Environ 200 km avant la frontiere, la nuit
tombe, et apres avoir fait le plein je dine en me demandant si je continue.
Je passe voir les chambres du cafe ou je dine, d'un prix tout a fait
raisonnable mais un peu au dela de ce que peuvent me permettre le peu de
roubles qu'il me reste. Mais surtout je m'etais fixe l'objectif ambitieux de
dormir ce soir a Ouralsk, au Kazakhstan. Comme a chaque fois, j'aurai
sous-estime le temps qu'il me fallait, mais il faut dire que la pluie et
l'accident ne m'ont pas aide. Quand la tenanciere, devant mon air hesitant
et depite, mes vetements plein de poussiere et mon pantalon tache de sang,
m'offre une reduction, je n'hesite plus et m'accorde une douche et une nuit
de repos dans un vrai lit.

Ce n'est que vers 14 heures que j'arrive a repartir, j'etais bien plus
fatigue que je ne voulais le reconnaitre. Ca me laisse donc tout le temps de
passer la frontiere. Peu avant d'y arriver, les habitations se font rares,
la route mauvaise, la vegetation seche. D'un coup, les deux haies d'arbres
qui borde la route comme toutes celles de russie disparait, la perspective
s'ouvre et le chemin plonge vers la plaine, l'impression d'espace est
frappante. Le poste frontiere est situe dans un creux, quelques batiments
qui semblent perdus au milieu de la steppe. Il n'y a pas grand monde mais
les formalites de passage n'ont pas l'air bien rapides. Alors que je flane
en attendant mon tour, un type sort de sa Mercedes et vient me parler, me
disant que lui aussi a une moto (mais petite, precise-t-il) mais surtout un
ami motard et garagiste a Ouralsk, et me donne son numero de telephone. Au
final il m'aidera a passer toutes les formalites, principalement le
tamponneur de passeport kazakh, qui aura la douteuse distinction d'etre le
premier douanier desagreable de mon voyage. Les autres ont frequemment ete
un peu curieux, au pire indifferents, au mieux morts de rire et me prenant
pour un fou, mais au moins toujours cooperatifs.

Lui, la me regarde comme un veau quand je lui tends mon passeport, faisant
une tete a la "Eh bah tu veux que j'en fasse quoi de ton truc?". Ben je sais
pas, le tamponner, non?
Apparemment, non. Mon nouvel ami Viktor m'explique qu'il faut que j'aille
faire faire une declaration dans un prefabrique, la-bas. En gros, la meme
chose que ma premiere declaration mais fait a l'ordinateur, imprime, tout
beau tout propre. Le gars qui est cense me faire ca n'a manifestement jamais
tape de caracteres latins sur un ordinateur. Lui tombent dessus: nom (ca
passe), prenoms (ca passe aussi), numero de passeport (facile), date
d'emission (haha) et d'expiration (re-haha), mais a autorite emittrice ca se
corse serieusement. Laborieusement, cherchant les lettres une par une, puis
controlant a l'ecran chaque caractere, il fait montre de toute sa
concentration pour taper "Le sous-prefet d'Antony", avec tiret et
apostrophe. Voyant bien qu'on est parti pour des heures mais ne sachant pas
trop si le gars est du genre commode ou pas, je refrene difficilement de
furieuses envies de lui arracher le clavier des mains et tout taper moi
meme.
Heureusement, quand il decouvre la montagne qu'est mon adresse francaise, il
rend les armes et m'offre le clavier. Il a quand meme le culot de demander
de l'argent pour le peu de travail qu'il a accompli. C'est apparemment la
regle, un moyen de soutirer quelques roubles en plus aux etrangers de
passage. Avant que j'aie le temps de comprendre le montant, Viktor lache un
billet kazakh et me traine dehors, malgre mes protestations.
Alors que la nuit tombe, il attend une bonne demi-heure que j'en aie fini
avec mes formalites et me precede sur la rotue d'Ouralsk, pour m'amener a
son entrepot (des histories de cadres de fenetres), dans les salles de vie
commune. Je passe donc la soiree avec ses collegues ou employes, devant une
salade, du the et un plat de raviolis a la creme fraiche, a la russe.

Apres une nuit sur le divan, je suis reveille vers midi par Alexandr
(Liocha), le pote motard, qui tient dans sa main mon levier ressoude. Je
passe le reste de la journee dans son garage: il y a du boulot sur la moto.
Le compteur de vitesse, la poignee de frein, les pneus a changer (tout le
monde me previent que la route est pourrie), et tous les petits trucs qui
peuvent aller de travers. En fin de journee, les potes motards debarquent,
la moitie sur des motos russes, l'autre sur des japonaises. Apres quelques
bieres, Liocha m'invite a dormir chez lui, mais avant me mene chez un des
autres pour y terminer la soiree, une nouvelle fois devant un grand plat de
raviolis fumants, j'en demandais pas tant. Etrange ville qu'Ouralsk, je n'ai
aboslument pas eu l'impression de changer de pays. C'est a 60km de la
frontiere, 200 de la ville russe la plus proche mais tout le monde ici a une
tete de russe, parle russe, se sent russe, malgre une carte d'identite
kazakhe.

samedi 21 juin 2008

Vladimir et Souzdal - 5 400 km

. . . Pour echapper a Moscou, je decide d'aller visiter en train deux des villes de l'Anneau d'Or de Moscou (ainsi nomme parce que plein d'eglises et de monasteres) que j'aurais sinon visitees a moto. Le train me mene a Vladimir, ou je prends tout de suite un bus (une heure) vers Souzdal ou je compte passer la nuit. C'est donc ironiquement ici, dans un bus, avec la moto hors d'etat de continuer, que je fete le premier mois de voyage... Je fais un petit tour de la ville en arrivant, c'est vraiment pas grand (douze mille ames) et donne un peu l'impression d'une ville musee, avec des eglises a tout les coins de rue, presque plus que de maisons. Je finis par trouver l'hotel que je cherchais apres quelques errances: la seule adresse que j'avais etait "rue Lenine", or le rue Lenine, a Souzdal, c'est la grosse rue centrale sur laquelle quasiment toutes les autres rues de la ville debouchent. Pas de chance, l'hotel est plein a craquer pour des jours encore, et le receptionniste m'oriente vers celui qui a encore des places, le trois etoiles a 60 euros, je commence a avoir l'habitude, ils en ont un dans chaque patelin dans ce pays.

. . . Devant mon air depite, le type finit par me proposer pour grosso modo le prix de la chambre dans son hotel de me loger chez ses parents. Banco, je le suis vers la maison, ou le maman me recoit tout sourire, me montrant un tiers de dents en or, un tiers de dents normales et un tiers de vide. Avec ses bottes de jardin, son vieux gilet et ses cheveux teints en roux, elle ne paie pas de mine mais est plutot marrante. Comme je ne comprends rien a ce qu'elle raconte elle finit par passer a l'allemand, qu'elle a etudie a l'ecole. Elle comble les trous de son vocabulaire avec des mots de russe mais elle s'en sort de loin mieux que moi avec mes trois mots. Elle m'apporte meme un livre de photos des villes de l'Anneau d'Or et m'indique les endroits a voir dans Souzdal.

. . . Le soir, j'echoue dans un bar presque vide, petite salle voutee en sous-sol abritant trois autres clients. J'arrive pile au debut du match Russie-Pays-Bas, que j'avais completement oublie. Je dinerai donc de raviolis a la creme fraiche (limite plat national) et d'une biere devant le football. Au milieu du match, je me rends compte que j'ai sous mon sweat un t-shirt orange, j'aurai tout interet a pas trop le montrer si la Russie perd. Au bout d'une grosse heure, la serveuse vient me demander qui je soutiens, et comme je m'en fous assez royalement je reponds la Russie, ce qui me vaut la sympathie de tout le monde.

. . . Apres la victoire, le peu d'habitants que compte la ville se retrouve hurlant dans les rues, klaxonnant a qui mieux mieux et achetant des litres de biere pour feter ca. Sur le chemin du retour, je leve de temps en temps quelques poings victorieux pour repondre a ceux qui dont les cris de joie me sont le plus manifestement adresses. J'apprendrai plus tard qu'a Moscou, c'etait la folie furieuse.
. . . Je prends le lendemain le meme bus au retour, pour visiter Vladimir, beaucoup plus grande et moderne mais dont le vieux centre est interessant. La plus notable visite est une eglise construite en deux temps, une premiere au XIIe siecle, carree, pas tres grande, masi couverte de fresques a l'interieur et a l'exterieur. Au XIVe on construit une eglise plus grande par dessus et autour de la petite, en abattant les cloisons mais en conservant les piliers. L'interieur est donc beaucoup plus sombre et ferme que ce que l'exterieur laisse presager, une succession de petites niches plutot qu'un grand espace unique. Un peu la meme impression que Saint Basile a Moscou.

mardi 10 juin 2008

Moscou - 5 400 km

. . . A Moscou, apres quelques coups de telephone, il devient clair que je ne trouverai pas de cable d'embrayage de remplacement. Il me reste donc a attendre une dizaine de jours que mon voisin en France, qui travaille en partie a Moscou et en partie a Paris, me rapporte un beau cable tout neuf achete a Paris. Je commence donc a presque confortablement m'installer dans l'appartement que John l'Ecossais partage avec ses colocataires, Paul l'Americain et Sergio le Bresilien, et visite un peu Moscou. Les gens y sont plutot presses et revent d'argent et de grosses voitures, mais dans la banlieue un peu perdue ou je loge, je fais quelques rencontres etonnantes. Paul, d'origine russe, est quasiment bilingue et nous permet de tenir des discussions un peu longues et eviter qu'on soit vus commes des etrangers de base.

. . . Dans un bar pres de chez nous, une nuit on rencontre deux types se presentant comme du FSB (et selon toute probabilite l'etant effectivement), qui apres quelques verres de vodka nous emmenent faire du 'karting'. Sauf qu'on se rend compte plus tard que pour eux, ca veut dire monter dans une grosse BM et prendre la banlieue Moscovite comme circuit. En Russie, c'est zero alcool autorise au volant, mais les cartes du FSB de nos nouveaux amis suffiraient a les sortir d'affaire en quelques secondes, donc ca les derange pas trop.

. . . Un autre soir, dans le meme bar (en general vide), ce sont des mecs du Daghestan (Caucase russe), tous lutteurs, qui deviennent les meilleurs amis de Paul quand celui-ci, decidement plein de ressource, leur confie que lui aussi faisait de la lutte. Ils nous offrent de la biere a foison, promettent de tuer pour nous s'il le faut, et un kirghize me promet de l'aide si j'ai un probleme plus tard au Kirghizistan, je dois avoir son numero quelque part...

. . . Une fois que j'ai recupere le cable neuf, je le mets en place puis passe chez un garagiste qui me change les plaquettes de frein, et m'achete des pneus a gros crampons pour les chemins pas trop bitumes que je pourrai trouver dans les -stans. Je commencais a tourner un peu en rond a Moscou, a me sentir coince en Europe et pas trop depayse. Je decide donc de zapper Kazan (que j'avais prevu au debut) et de filer par la route la plus directe possible au Kazakhstan.

dimanche 8 juin 2008

Novgorod - 4 700 km

. . . Suit Novgorod, ville qui eut son heure de gloire aux XIIe et XIIe siecles. Auparavant, la "Russie" n'etait qu'une principaute dirigee par Kiev (maintenant en Ukraine), mais des regles de successions assez floues entrainerent a terme un decoupage de l'etat kievien en un tas de petites principautes rivales. Novgorod, unique en son genre dans la region, fonctionnait en cite-etat: assemblee toute puissante, democratie directe, princes elus, revocables et aux pouvoirs limites, etc. Puissante et prospere pendant quelques siecles, elle ne put au final s'opposer a l'expansion de la principaute de Moscou, qui finit par conquerir ou rallier tous les territoires kieviens, s'etendit vers l'Est et devint la Russie actuelle. Il reste a Novgorod les remparts (restaures) et quelques temoignages de sa grandeur passee.

. . . Ne trouvant pas d'hotel a moins de 60 euros la nuit, je me resouds a somnoler trois heures dans un cybercafe pour filer a Moscou le lendemain. Je discute avec le mec de la securite, manifestement intrigue, qui loin d'etre un militaire reconverti est en fait un etudiant en medecine de vingt ans qui fait ce boulot deux nuits par semaine pour payer ses etudes. Quand je lui raconte mon projet, Ruslan rigole en disant que je vais finir musulman a force de traverser autant de pays pleins de mosquees. Je sais pas trop si c'est bien ou pas a ses yeux, les Russes n'etant pas d'une tolerance exemplaire; le soir en croisant des gens bourres, vaut mieux pas parler une langue etrangere trop fort, avoir les yeux brides ou la peau foncee. Il semble dissiper mes doutes en me disant qu'il est lui meme musulman, mais quand je lui demande si c'est a cause de son pere tatar, il me dit que non, son pere est tatar mais athee, sa mere russe et orthodoxe, lui il est musulman depuis un mois. La pour le coup je me demande s'il se fout pas un peu completement de ma gueule, mais ses traits impassibles ne revelent rien, et je ne suis pas encore assez habitue a l'humour russe pour reussir a savoir.

. . . Le lendemain il me presente son ami Fadi, Jordanien et etudiant en medecine, qui me dit que beaucoup de jeunes des pays arabes vont etudier comme lui en Russie, c'est mieux que chez eux et c'est moins cher qu'en Europe ou en Amerique. Fadi m'invite a rester une nuit chez lui, et se met rapidement a me parler de l'Islam, et de ces sites internets qui prouvent scientifiquement que le Coran dit vrai. Si ca ne fait pas de moi un musulman, au moins ca leve le voile sur la conversion de Ruslan. Le soir venu, Fadi m'amene chez lui dans sa Lada Spoutnik hors d'age, et en arrivant au milieu des barres de beton et du bitume defonce, je comprends mieux pourquoi il m'a conseille de laisser la moto en centre-ville. Dans l'ascenseur delabre, immonde du sol au plafond, grincant et puant, il me demande si j'aime l'endroit. Je lui reponds que comme je le connais ca va mais tout seul j'aurais vraiment pas fait le malin. Il me confie que lui la premiere fois c'etait pareil, mais c'est pas si craignos que ca en a l'air, il a jamais eu de probleme autre que des regards de travers.
. . . Pendant le diner il me reparle de religion. Avant, par flemme d'entrer dans de longs debats, je ne detrompais personne quand on me prenait pour un catholique et qu'on m'expliquait que la Bible, c'est n'importe quoi, mais bon maintenant, j'avoue tout de suite que je suis athee. Je prefere quand il me raconte comment il vit sa religion ici plutot que quand il me ressort ses preuves scientifiques; au milieu de trucs de la teneur de "Niel Armstrong, un jour, entend pour la premiere fois de sa vie un muezzin appeler a la priere et dit qu'il a entendu ca sur la Lune, sans savoir ce que c'etait. Devant l'aboslu de l'espace, il a rencontre Dieu.", je retiens quand meme une phrase, ma preferee, sortie anodinement a un detour de la conversation: "Le Coran c'est comme le miel, c'est bon pour tout." Pour s'endormir, Fadi ecoute toujours une priere, et c'est donc berce par le son du Coran que je sombre dans le sommeil, alors que dehors apparaissent deja les premieres lueurs du jour.

. . . Je pars aux alentours de onze heures vers Moscou, mais apres a peine quarante kilometres, le cable d'embrayage casse d'un coup. Je m'arrete sur le bas cote, constate les degats, et me decide a rentrer a Novgorod reparer. Il est heureusement a peine midi, j'ai tout mon temps. Le cable casse a la main, j'abandonne la moto et fais du stop pour revenir en ville. Ca devrait pas etre trop dur, y a pas trente six mille villes dans le coin. Un certain Andrei m'invite a monter, et on communique tant bien que mal, il ne pipe pas mot d'anglais. Apres quelques errances je deniche un concessionnaire Yamaha (pas de Kawasaki a Novgorod) dont un des vendeurs m'ameme dans un garage qui doit pouvoir m'aider. Sans la moto c'est pas evident, mais apres avoir scie deux ou trois boulons le mecanicien me laisse partir avec un cable qui pourrait aller.
J'avais depuis le debut de la journee vu passer devant moi des motos, voitures et camions barioles d'autocollants, que je soupconnais etre concurrents de je ne sais quel rallye. Donc je savais qu'ils allaient au bon endroit pour moi. Je deniche dans une station service un 4x4 qui avait des autocollants ecrits en francais, les pilotes ne font aucune difficulte pour me laisser monter, tasse a l'arriere au milieu des equipements, c'est evidemment pas vraiment prevu pour les passagers ce genre de bestiole. Ca se confirme, ils font un rallye: St-Petersbourg - Pekin en 17 jours, premiere edition, et la ils sont en liaison vers le lieu de la prochaine etape, un peu avant Moscou.
. . . Ils me deposent a la moto, mais je dois vite me rendre a l'evidence, le cable ne convient pas, la partie sortant de la gaine est trop longue, je ne peux pas debrayer. J'essaie de prolonger avec du chatterton bien tasse, en vain. Au final je demarre en poussant la moto, et rejoins en premiere la station la plus proche, ou un barbu dans son vieux minivan volkswagen fait office de garagiste. Je sais ce que je veux, un tuyau d'environ six centimetres pour prolonger la gaine, et scie dans la longueur pour pouvoir l'enfiler sur le cable. L'autre, apres s'etre penche sur le probleme, fouille dans ses rabiots, me sort un tube d'un diametre satisfaisant mais se met a me scier un bout trois fois trop petit. J'insiste pour qu'il me file un truc plus long, il s'offusque que je mette en doute sa competence et tente de mettre son bidule en place. Evidemment son chef d'oeuvre est trop court, ca resoud pas mon probleme. Il m'explique que je dois mettre du chatterton pour la finition; mais bon j'ai deja essaye, je sais bien que ca marche pas, j'essaie de lui faire comprendre. Apres argumentation et force gestes, il me fabrique de mauvais gre ce que je veux, et la pour le coup ca marche. Alors que je crois naivement qu'il veut fraterniser, il m'explique en tracant des chiffres dans le sable d'un doigt rageur qu'il a cinquante-six ans, dont quarante de moto, et c'est pas moi du haut de mes ving-trois ans qui vais lui apprendre quoi que ce soit, et il ponctue tout ca en crachant par terre pour bien marquer son dedain. Bah ouais mon gros, mais n'empeche que j'avais raison.

. . . La reparation de fortune tient presque jusqu'au bout, mais dans les premieres rues Novgorod deux motards petersbourgeois, Serguei, blouson de cuir aux couleurs du gang des Hooligans de Saint-Petersbourg, et Kosta, cagoule de terroriste corse et pantalon de treillis militaire, qui me voient triturer mon fil a chaque feu rouge me forcent a accepter leur aide. Ils appellent leur copain garagiste, qui debarque au bout de dix minutes et se trouve etre celui qui m'a aide deux heures auparavant. On file donc au garage, avec les quatres autres motards qui etaient arrives entre temps pour discuter, pour reparer un peu mieux que ca. Au final, on rafistole le vieux cable, je devrai chercher mieux a Moscou. Je reste discuter un peu avec mes nouveaux potes; je designe a Kosta la batte en bois d'une trentaine de centimetres qui depasse de son sac a dos, et il me repond en russe que c'est un "argoumient". Frappant.
. . . Je repars le lendemain, mais apres 300 km (et a 100 km de Moscou) le boulon prend la poudre d'escampette. A la station la plus proche, j'essaie de faire une reparation similaire mais impossible de trouver un boulon. Un type dans une Lada rouillee (il a aussi une moto) me file un coup de main. Il me donne un boulon de sa voiture, me disant probablement un truc comme "Les machines Russes ca marche meme si y a pas tous les boulons" quand j'essaie de l'en empecher. Ca ne tient pas, il appelle son frere qui vient avec un truc qui se visse sur le cable, un peu comme un domino de fil electrique. Avec ca, j'arrive a rejoindre Moscou, appeler mon hote de Vilnius et trouver un lit accueillant.

jeudi 5 juin 2008

Saint-Petersbourg - 4 500 km

. . . J'arrive sans encombres a Saint-Petersbourg, parsemee de palais et facades baroques ou neo-classiques (selon la mode lors de la construction). Notable exception, la Cathedrale Saint-Sauveur-sur-le-Sang-verse (en memoire du tsar assassine Alexandre II, d'ou le nom), dans un style plus russe. C'est pas vraiment un exemple d'epure, les murs sont couverts de decorations, le batiment lui-meme est assez trapu, mais elle est tout de meme etonnante. Ceci dit, l'interieur fait passer l'exterieur pour un modele de sobriete: mis a part le sol et deux ou trois metres de marbre gris au bas des murs, la totalite des surfaces est couverte de mosaiques, rien n'est laisse a nu, la couleur est partout.
. . . Le palais de l'Ermitage, perle de la ville, est d'un faste impressionnant. Il etait voulu comme un des plus beaux musees du monde, a un moment ou les Russes essayent de faire comprendre au reste de l'Europe qu'ils ne sont pas des barbares, ces sauvages barbus de l'Est qui tuent des ours a mains nues et devorent des nourissons polonais, mais qu'ils savent aussi lire, ecrire et apprecier la peinture. Parce que hein, le barbare en fait c'est le sauvage moustachu de l'Est qui tue des loups a mains nues et devore des nourissons russes.Dans l'Ermitage donc, ils y sont pas alles avec le dos de la cuilliere, ce n'est qu'ors, moulures, tentures, lustres et tableaux de maitres, ca brille partout. Il est illusoire de tout croire voir et apprecier a sa juste mesure en une seule visite, d'autant qu'il y a une bonne heure et demie de queue pour entrer.Autre curiosite locale, le metro, qui passe sous la Neva et est donc tres profond (dans les 80 metres): il faut 2 min 25 (montre en main) pour descendre en escalator de la station au quai.

mercredi 4 juin 2008

Tallinn - 3 800 km

. . . C'est donc sans dechirement que je prends le chemin de Tallinn le lendemain. Peu avant la frontiere, je me rends compte que la route sur laquelle je suis longe la mer, je l'apercois entre les arbres. Je m'arrete des que l'occasion se presente, et vais faire quelques pas sur la plage, longue bande de sable presque deserte coincee entre la mer et les pins, balayee par un vent a peine frais. Je vais tremper les doigts dans l'eau, et decouvre avec surprise qu'elle est presque douce, on sent a peine un soupcon de sel.
. . . D'un coup, etonne que l'idee ne m'ait pas traverse l'esprit plus tot, je me demande ce que je fais sur le sable au lieu de profiter d'une des dernieres plages que je verrai avant longtemps. La Baltique c'est evidemment pas bien chaud, mais on s'y fait, ca fouette le sang et ca reveille. Bien ravigore, je m'apprete a reprendre la route quand je me fais interpeller en francais par un conducteur de camping-car arrete pres de la moto. C'est un couple de bretons, lui marin puis mecanicen, elle institutrice, qui depuis qu'ils sont a la retraite voyagent la moitie de l'annee, les fois d'avant en Scandinavie, Roumanie, Bulgarie ou Grece, cette fois-ci ils passant par la Pologne et les pays baltes pour rejoindre Nordkapp, en Norvege.


. . . Plus loin, je suis depasse en trombe par une voiture de police, tous gyrophares allumes, et comme je m'etais ecarte sur la bande d'arret d'urgence, a l'extreme-limite du bitume, le passager me fait signe avec vehemence que si je vais pas m'etaler tout de suite dans le bas-cote, il va venir m'ecraser lui-meme la tete sur le bitume. Craignant un malentendu, je me sens oblige d'interpreter que s'il me reprend a rouler sur la bande d'arret d'urgence, j'entendrai parler du pays.

. . . Tout de meme un peu etonne parce que c'est pratique courante ici, je m'apprete a me recaler fissa dans la bonne file quand une autre voiture de police me frole. Un coup d'oeil dans le retro m'apprend que la premiere interpretation etait la bonne, une limousine arborant un drapeau estonien file a toute blinde dans le sillage des flics; d'accord, d'accord, je reste au bord.
. . . De l'autre cote de la frontiere, c'est la premiere fois que j'ai l'impression aussi nette d'avoir change de pays. L'estonien est une des rares langues de la famille du finnois et ca se voit, les noms sur les paneaux sont bourres de voyelles et de tremas. Je me sens vraiment mettre un pied en Scandinavie, avec maisons de bois colore, crepuscules sans fin et panneaux indiquant les traversees d'elans. Une cigogne vient saluer ma decouverte en sortant d'un buisson et traversant la route d'un vol paresseux, juste quelques metres devant moi.


. . . Aux abord de Tallinn, ce n'est qu'en regardant ma montre que je me rends compte qu'il est plus tard que je ne le pensais, j'avais oublie que depuis quelques jours je roulais plein Nord, et que les jours rallongeaient. C'est vrai que je ne suis jamais alle aussi au Nord, meme a Copenhague. Les nuits sont a peine marquees en cette saison, la moitie du ciel reste d'un bleu roi meme au plus sombre de la nuit.


. . . La vieille ville est celle qui a le plus de charme des trois baltes; si ce n'est la plus petite elle en donne l'impressoin, les rues, pavees, sont souvent etroites, serpentant a flanc de colline, parsemees de cafes, remplies de pietons. Il y a moins d'eglises en tout genre qu'a Vilnius mais on trouve souvent au detour d'une rue un bout des remparts medievaux. Meme si je sais que j'en verrai beaucoup en Russie, j'aime entrer dans les eglises orthodoxes, elles ont encore pour moi la saveur de l'exotisme, et on y sent l'amour de l'or et de l'icone, des interieurs chaleureux.
. . . La place centrale est envahie de touristes et selon l'heure j'y vois des danses folkloriques ou un concert de l'orchestre de la police de Stockholm. Comme l'ambre a Vilnius, le lin est ici le roi des souvenirs a touristes, il y en a des boutiques a chaque coin de rue.


mardi 3 juin 2008

Riga - 3 500 km

. . . Parti pour Riga a une heure plus raisonnable, j'arrive, fait rare, de jour, mais me retrouve dans une circulation infernale. Je ne sais pas quel genie urbain a invente le truc, mais n'importe qui ne peut pas circuler dans le centre et il faut parfois traverser le fleuve si on veut faire demi-tour dans les regles (genre quand on est francais et qu'on sait pas ou on va). La guest house a en plus la bonne idee de se planquer dans une ruelle (on m'expliquera plus tard que pour des raison de securite, on ne veut pas d'indigenes) et ne se repere qu'a une embrasure de porte peinte en orange terne, pas de nom, pas de plaque, ca fait clandestin.

. . . J'avais un peu ete prevenu contre Riga, apparemment la moins belle des trois capitales baltes et ne valant pas specialement le detour; je suis donc agreablement surpris, il y a de belles eglises et de lumineuses facades a nombre d'endroits. Mais je comprends vite le probleme, tout est un peu trop grand, impersonnel, nu, vide d'echoppes et de vie: si les rues de la vieille ville, la aussi pavees, sont le domaine des pietons on a l'impression que c'est plus parce que les voitures l'ont deserte que parce que c'est voulu ainsi. C'est beau mais sans chaleur, sauf dans quelques interieurs d'eglise.
. . .

dimanche 1 juin 2008

Vilnius - 3 100 km

. . . Je quitte Gdansk en debut d'apres-midi, en route vers Vilnius, et je me rends vite compte que je vais avoir du mal a eviter koleiny et conducteurs polonais, mais surtout que ce qui semble une autoroute sur ma mauvaise carte (une page de Lonely Planet) est au mieux une grosse route de campagne, sinueuse et de qualite douteuse. Donc pour changer, le trajet me prend beaucoup plus de temps que ce que je supposais; la nuit et le froid me surprennent bien avant la frontiere. Ca devient une habitude, mais faut reconnaitre que geler la nuit sur une autouroute, ca a un perdu l'attrait de la nouveaute quelque part de l'autre cote du rideau de fer, donc je me vois beaucoup plus difficilement tenir jusqu'au matin. Aux alentours de 23h, je fais mon dernier arret polonais dans une station pour me rechauffer un peu et verifier le chemin. J'ai le choix entre deux routes sans vraiment d'indice sur laquelle sera la plus courte ou de meilleure qualite. Avant de partir, je vais regarder si l'hotel voisin de la station a des chambres libres, histoire de.

. . . Une fois sur la route j'y repense, un peu decu de moi, sachant bien que c'est l'aveu involontaire que je ne crois plus vraiment pouvoir atteindre Vilnius dans la nuit. Enfin bon, je continue et decide de suivre les poids-lourds immatricules en Lituanie. Ce sera peut-etre pas le plus court chemin ni le plus tranquille, mais ca fait moins de risques de se perdre, il fait deja nuit noire.

. . . Donc sur cette route, menant a Kaunas, je guette la bifurcation vers Vilnius, normalement situee au niveau de Marijampole. Apres deux ou trois fausses alertes, je finis par la trouver et je m'arrete dans la premiere station venue. Il est pas loin d'une heure, je me suis resolu a dormir a Marie Jean-Paul, c'est pas tenable de continuer. Le pompiste, s'il confirme qu'il ya bien plusieurs hotels en ville, malgre sa bonne volonte, est assez evasif sur l'endroit ou je pourrai les trouver. Transi de froid, je n'ai aucune envie d'errer en quete d'un passant qui pourrait me renseigner; bon ben, ca devient une habitude, va pour le somme dans la station. C'est pas beaucoup plus confortable que la veille mais au moins je suis au chaud. Enfin faudra pas reediter trop souvent non plus...


. . . Le lendemain a l'aube, apres m'etre restaure d'un ecoeurant sandwich porc-mayonnaise (beaucoup de mayo), je reprends la route, entrant en ville. Je m'arrete deux minutes dans une eglise orthodoxe, suivant par curiosite les quelques fideles se hatant dans la fraicheur matinale. A la recherche de l'autoroute, pas trop aide par les panneaux, je suis contraint de demander a un passant, qui voyant que je suis etranger me propose d'expliquer en russe. Mon vocabulaire se limite a "Oui", "Non", "Bonjour", "Au revoir", "Merci", "Youri va au cinema", et "Je suis francais, je ne comprends pas le russe", mais je tente quand meme le coup, c'est toujours mieux qu'en lituanien. Un flot inintelligible s'abat sur moi mais je fixe mon attention sur les gestes (droite, gauche, tout ca) que fait mon interlocuteur. J'arrive a saisir a temps un "Vous comprenez?" auquel je reponds aussi sec d'un ehonte "Oui oui, je comprends" pour pouvoir continuer tranquillement a regarder les gesticulations.


. . . Evidemment ca ne suffit pas (au passage je me felicite de ne pas avoir tente de m'orienter dans ce patelin la nuit), je redemande, on me rerepond en russe, je refixe mon attention sur les gestes. Je sens que je m'approche mais c'est toujours pas ca, me voila a demander encore un coup mais cette fois j'ai, o joie, droit a une reponse en allemand qui m'aiguille sur la bonne route.

. . . Le paysage s'est fait beaucoup plus forestier et sauvage, le temps es
t radieux et les routes encore peu encombrees. Je m'arrete quelques heures a Trakai, petit village lacustre, avec un chateau construit sur une des iles, la couvrant presque en entier. J'arrive enfin en debut d'apres-midi a Vilnius, ou je m'effondre d'un lourd sommeil jusqu'au soir.

. . . La vieille ville, doucement inclinee, est parcourue de rues pavees et parsemee d'eglises, catholiques ou orthodoxes, souvent tres differentes les unes des autres, il faut du temps pour les decouvrir toutes, je passe donc la journee a slalomer entre les hordes de touristes et les boutiques d'ambre de la Baltique, les deux autres specialites locales.