A cause du temps perdu a Moscou, je prefere oublier Kazan et aller
directement vers le Kazakhstan, il me faudra environ deux jours. Je m'arrete
pour la nuit pres de la route, coince entre une haie d'arbres et un champ,
c'est enfin l'occasion d'etrenner ma tente, ce sera mieux ici que dans le
froid polonais. Le lendemain, la pluie me tombe dessus en fin de matinee et
je suis oblige de m'arreter dans un cafe pour me rechauffer devant des oeufs
et une puree de pommes de terre. Debarquent alors sept hongrois, cinq dans
un minibus et deux dans une moto avec side-car, qui, apres avoir tourne
quelques minutes autour de ma moto pour prendre quelques photos, viennent
s'attabler avec moi. Ils sont en route pour soutenir la Hongrie aux JO (ce
qui explique le minibus peint aux couleurs du drapeau hongrois), mais ils ne
sont pas au bout de leurs peines question visas: ils n'ont pas eu mieux
qu'un visa de transit desept jours pour la Russie, et vont donc aller au
Kazakhstan, y faire de nouveaux visas, retourner en Russie, entrer en
Mongolie et y faire le siege de l'ambassade chinoise. Ils n'arriveront
jamais a faire entrer leurs vehicules mais gardent l'espoir d'obtenir des
visas pour eux-memes. De ce que je verrai par la suite sur l'ouverture des
autorites chinoises en ce moment, j'ai peur que les JO, ils les voient a la
tele a Oulan-Bator.
Ils me filment en train de repondre a leurs questions sur mon trajet, puis
un des motards m'offre un pantalon de pluie que je voulais lui acheter, et
je reprends la route, un peu rechauffe mais beaucoup mieux protege. Environ
100 km avant Samara, mon compteur (distance et vitesse) me lache, c'est un
peu genant parce que c'est ca qui me sert aussi de jauge a essence. Tant
pis, je ferai avec les panneaux routiers. Pas longtemps apres, en sortant de
la route pour aller dans une station, je ne remarque pas le bitume abime et
les graviers qui couvrent l'entree. Je vais trop vite, la moto est alourdie
par les pneus que je transporte sur mon porte bagage depuis
Moscou: derapage, je chute assez lourdement. Pas trop heureusement, je m'en
sors avec une blessure au genou pas trop profonde et le blouson un peu rape
par endroits. Quant a la moto, c'est l'autre cote qui a pris cette fois,
mais c'est un peu plus violent, la manette de frein avant est cassee et le
couvercle du coffre a presque ete arrache, il est fracture sur la moitie de
la longueur et quelques morceaux manquent. Apres evaluation des degats, je
decide que la moto est en etat de rouler, je peux toujours freiner avec deux
doigts et le coffre tient, rafistole tant bien que mal avec une sangle.
Aux abords de Samara, je demande mon chemin a des routiers qui se mettent a
trois pour me repondre, denichent un vieil atlas russe (1997-1998) dans le
camion de l'un deux, et me montrent le chemin a suivre pour contourner la
ville. Une fois que je leur ai raconte l'itineraire que j'ai prevu, ils
insistent pour m'offrir l'atlas, me disant en rigolant que eux, leur chemin
ils le connaissent. Le cadeau s'averera extremement utile, car il couvre en
detail tout l'ex-URSS, avec notamment les stations-service, ce que mes
cartes routieres n'ont pas. Environ 200 km avant la frontiere, la nuit
tombe, et apres avoir fait le plein je dine en me demandant si je continue.
Je passe voir les chambres du cafe ou je dine, d'un prix tout a fait
raisonnable mais un peu au dela de ce que peuvent me permettre le peu de
roubles qu'il me reste. Mais surtout je m'etais fixe l'objectif ambitieux de
dormir ce soir a Ouralsk, au Kazakhstan. Comme a chaque fois, j'aurai
sous-estime le temps qu'il me fallait, mais il faut dire que la pluie et
l'accident ne m'ont pas aide. Quand la tenanciere, devant mon air hesitant
et depite, mes vetements plein de poussiere et mon pantalon tache de sang,
m'offre une reduction, je n'hesite plus et m'accorde une douche et une nuit
de repos dans un vrai lit.
Ce n'est que vers 14 heures que j'arrive a repartir, j'etais bien plus
fatigue que je ne voulais le reconnaitre. Ca me laisse donc tout le temps de
passer la frontiere. Peu avant d'y arriver, les habitations se font rares,
la route mauvaise, la vegetation seche. D'un coup, les deux haies d'arbres
qui borde la route comme toutes celles de russie disparait, la perspective
s'ouvre et le chemin plonge vers la plaine, l'impression d'espace est
frappante. Le poste frontiere est situe dans un creux, quelques batiments
qui semblent perdus au milieu de la steppe. Il n'y a pas grand monde mais
les formalites de passage n'ont pas l'air bien rapides. Alors que je flane
en attendant mon tour, un type sort de sa Mercedes et vient me parler, me
disant que lui aussi a une moto (mais petite, precise-t-il) mais surtout un
ami motard et garagiste a Ouralsk, et me donne son numero de telephone. Au
final il m'aidera a passer toutes les formalites, principalement le
tamponneur de passeport kazakh, qui aura la douteuse distinction d'etre le
premier douanier desagreable de mon voyage. Les autres ont frequemment ete
un peu curieux, au pire indifferents, au mieux morts de rire et me prenant
pour un fou, mais au moins toujours cooperatifs.
Lui, la me regarde comme un veau quand je lui tends mon passeport, faisant
une tete a la "Eh bah tu veux que j'en fasse quoi de ton truc?". Ben je sais
pas, le tamponner, non?
Apparemment, non. Mon nouvel ami Viktor m'explique qu'il faut que j'aille
faire faire une declaration dans un prefabrique, la-bas. En gros, la meme
chose que ma premiere declaration mais fait a l'ordinateur, imprime, tout
beau tout propre. Le gars qui est cense me faire ca n'a manifestement jamais
tape de caracteres latins sur un ordinateur. Lui tombent dessus: nom (ca
passe), prenoms (ca passe aussi), numero de passeport (facile), date
d'emission (haha) et d'expiration (re-haha), mais a autorite emittrice ca se
corse serieusement. Laborieusement, cherchant les lettres une par une, puis
controlant a l'ecran chaque caractere, il fait montre de toute sa
concentration pour taper "Le sous-prefet d'Antony", avec tiret et
apostrophe. Voyant bien qu'on est parti pour des heures mais ne sachant pas
trop si le gars est du genre commode ou pas, je refrene difficilement de
furieuses envies de lui arracher le clavier des mains et tout taper moi
meme.
Heureusement, quand il decouvre la montagne qu'est mon adresse francaise, il
rend les armes et m'offre le clavier. Il a quand meme le culot de demander
de l'argent pour le peu de travail qu'il a accompli. C'est apparemment la
regle, un moyen de soutirer quelques roubles en plus aux etrangers de
passage. Avant que j'aie le temps de comprendre le montant, Viktor lache un
billet kazakh et me traine dehors, malgre mes protestations.
Alors que la nuit tombe, il attend une bonne demi-heure que j'en aie fini
avec mes formalites et me precede sur la rotue d'Ouralsk, pour m'amener a
son entrepot (des histories de cadres de fenetres), dans les salles de vie
commune. Je passe donc la soiree avec ses collegues ou employes, devant une
salade, du the et un plat de raviolis a la creme fraiche, a la russe.
Apres une nuit sur le divan, je suis reveille vers midi par Alexandr
(Liocha), le pote motard, qui tient dans sa main mon levier ressoude. Je
passe le reste de la journee dans son garage: il y a du boulot sur la moto.
Le compteur de vitesse, la poignee de frein, les pneus a changer (tout le
monde me previent que la route est pourrie), et tous les petits trucs qui
peuvent aller de travers. En fin de journee, les potes motards debarquent,
la moitie sur des motos russes, l'autre sur des japonaises. Apres quelques
bieres, Liocha m'invite a dormir chez lui, mais avant me mene chez un des
autres pour y terminer la soiree, une nouvelle fois devant un grand plat de
raviolis fumants, j'en demandais pas tant. Etrange ville qu'Ouralsk, je n'ai
aboslument pas eu l'impression de changer de pays. C'est a 60km de la
frontiere, 200 de la ville russe la plus proche mais tout le monde ici a une
tete de russe, parle russe, se sent russe, malgre une carte d'identite
kazakhe.
lundi 30 juin 2008
Ouralsk
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